Paul Nizon – « Faux Papiers : Journal 2000-2010 »

Les ouvrages d’introspection strictu sensu sont précieux. Paul Nizon a tenu un journal et nous offre le plaisir de poser un œil singulier sur le monde dans Faux Papiers. Un regard Autre que celui d’un simple quidam sur le quotidien et l’art.

Les écrivains ne se dévoilent pas. Ils gardent généralement leurs secrets pour les inscrire entre deux lignes de leurs romans. Ils dissimulent leur être entre quelques mots choisis pour donner vie à un narrateur. Quelque fois les traits autobiographiques se retrouvent tels quels dans les livres. Pensons à Blaise Cendrars ou Robert Walser pour qui l’existence réelle était étroitement liée à la fiction. Ces deux écrivains helvètes ont la particularité d’écrire ce qu’ils ont vécu le temps d’un chapitre ou deux avant de revenir dans un monde totalement fictionnel.

Paul Nizon, leur compatriote suisse, propose un tout autre exercice avec les Faux Papiers. Il n’a que la nationalité en commun avec les deux auteurs susmentionnés. Car il s’expose pleinement au regard du lecteur dans ce livre. Ce journal tenu entre 2000 et 2010 contient également des éléments du quotidien. Tels que les problèmes de couples, la garde des enfants ou les déménagements. Donnant une dimension extrêmement humaine à l’écrivain.

Le livre devient particulièrement intéressant lorsque Paul Nizon aborde l’art dans un sens plus large. Il se questionne. Il s’interroge au sujet de sa place dans cet ensemble bien trop vaste. Ce qui témoigne de l’humilité de cet écrivain. Qui ne sait jamais exactement où se situer dans le grand ensemble formé par toute forme de créativité. Les questionnements abondent et les critiques littéraires sont aussi nombreuses. Il parle souvent d’ouvrages ou d’écrivains qu’ils l’ont marqué tel que Robert Walser, justement. Il aborde également la question de l’écriture. Ce qu’elle représente pour lui. Ce qu’elle rend possible. Ce qu’elle provoque.

Le thème de l’écriture est particulièrement passionnant tant les remarques concernant ses romans sont précises. Le Suisse se cherche. Se trouve. Se perd à nouveau dans son être. L’angoisse oppresse certaines entrées du journal. Ces gouffres de l’âme reflètent nos propres personnalités et nous donnent l’impression de vivre vraiment. Il retrouve toujours les mots adaptés pour écrire une partie de son existence. On rencontre l’auteur à la fois passionné lorsqu’il évoque Picasso et plus modéré lorsqu’il parle des problèmes financiers qu’il traverse de temps en temps.

Il dévoile également, en partie, la relation qu’il entretenait avec sa maison d’édition. Et la reconnaissance qu’il a pour les personnes qui publient ses livres. Ce qui fait du bien lorsqu’on pense au travail colossal que les éditeurs font en aval et en amont d’un roman publié. Ainsi, Paul Nizon évoque notamment le décès de son éditeur Unseld. L’impact est grand. Il était le repère essentiel de la vie personnelle et artistique de l’écrivain bernois. Il décrit l’amitié qui les liait. On apprend l’admiration d’un éditeur. Cet homme qui est prêt à publier n’importe quel livre de son poulain pour le plaisir des mots. Il perd alors une personne centrale dans sa vie de tous les jours. Il nous parle de la passion de cet homme de la maison Suhrkamp.

Mais l’intérêt le plus manifeste reste celui concernant son roman La Fourrure de la Truite. Ainsi, on suit l’élaboration de cet ouvrage de l’idée à la réalisation. Plus largement, le journal contient les questionnements et les réflexions qui mènent à la publication. On y apprend les angoisses qui se cachent derrière ce titre métaphorique. On y comprend les étapes que l’écrivain traverse pour réaliser un roman. On y découvre la nécessité d’écrire selon la période traversée.

Au final, les Faux Papiers regorgent d’éléments que l’on ignore parfois. Des éléments pourtant essentiels pour élaborer une œuvre. Des éléments que beaucoup d’écrivains gardent pour eux-mêmes. Ces secrets que l’on préserve et protège. Mais Paul Nizon a fait le choix de nous donner quelques clés pour mieux comprendre ses livres. Ce qui ravit autant l’amateur de littérature que l’apprenti écrivain.

Paul Nizon, Faux Papiers: Journal 2000-2010, Actes Sud, 2014, (traduit de l’allemand par Matthieu Dumont)

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