Régis Jauffret – « Cannibales »

L’appétit est multiple. N’existe-t-il pas une expression qui dit « avoir faim de vivre », une autre qui évoque l’envie de « dévorer la vie » ? Régis Jauffret pensait peut-être à cela quand il écrivit Cannibales.

Voilà un roman protéi(no)forme à plus d’un titre. Il est correspondance, confessions, poésie et roman. Difficile de le qualifier de contemporain puisqu’il semble tellement d’un autre temps.

Quoi ? Allons-nous lire des hommes dévorant d’autres hommes ? Évidemment, c’est bien plus subtile. L’entrée sera servie froide comme le caractère de Jeanne, femme âgée dont l’amour pour son fils Geoffrey n’arrive jamais à satiété. C’est Noémie – et l’autre qu’elle est aussi – qui cuisinera le plat principal en compagnie de ses hommes. Une coureuse de chemises de 24 ans qui se libère enfin d’une relation insatisfaisante. Le dessert, c’est Geoffrey qui le préparera.

On n’est jamais assez méfiante avec l’amour, c’est un poison que nous devons manipuler comme de prudentes laborantines le vitriol, la nitroglycérine, sous peine de se brûler, d’exploser avec l’immeuble et le pâté de maisons.

Trois personnages s’écrivent des lettres. Non ! ils ne parlent pas du dernier magazine lifestyle qui vante les mérites des compléments alimentaires dans le régime végan. Jeanne et Noémie correspondent et planifient plutôt un banquet spécial, à l’ancienne, par haine… ou par amour.

Il y a d’abord l’aspect atemporel du style Jauffret. Comme si nous avions à faire à un livre de Madame de Sévigné qui aurait été écrit, par anachronisme, dans le monde actuel. L’écrivain français apporte un soin extrême à la langue – comme le sommelier et le cuisinier d’un restaurant gastronomique à sa clientèle – et nous le soupçonnons d’apprécier la recherche du mot rare et de l’expression inédite.

L’auteur cuisine ses personnages avec une sauce pimentée qui aura vite fait de brûler la langue et l’imagination des lecteurs. Il y a quelque chose d’inconfortable dans les thèmes qui surgissent comme des pulsions violentes, par petits à coups, dans l’intimité des lettres du roman. Mais il y a aussi, paradoxalement, quelque chose de très vrai à l’intérieur de ses mots.

Haïr, c’est être relié à l’élite de l’humanité, celle qui crée, dirige, façonne l’avenir avec un saint mépris de ses contemporains courant comme des enfants après les hochets qu’on agite devant leurs yeux naïfs avides de rogatons.

D’une part, l’amour fou se mêle aux tentations violentes. D’autre part, le détachement presque totale d’une femme encourage un autre personnage dans un plan maléfique. Au milieu, l’être absent qu’on connaît bien plus par ce qu’on dit de lui que ce qu’il dévoile de lui-même.

Tant de détours pour seulement suggérer l’intrigue principale du livre et vous laissez la saveur aigre-douce d’en découvrir le dénouement. Et ce, simplement, pour imiter le plaisir avec lequel Régis Jauffret joue avec ses lecteurs et mélange des épices explosives dans sa marmite littéraire.

Sort-on rassasié du roman ? Disons qu’il met mal à l’aise, sans provocations, et que le repas littéraire a un goût plutôt savoureux. Cannibales, c’est la vénusté d’un style au service d’une histoire sordide. En le lisant, il y a ce contraste entre la beauté de la langue et la viscosité de l’histoire qu’elle raconte.

Régis Jauffret, Cannibales, Seuil, 2016

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