Aude Seigne – « Une toile large comme le monde »

Ce n’est pas un livre qui aura un écho intérieur immense, mais c’est une admirable réussite narrative. Voilà la première phrase qui passe par la tête au moment de repenser à sa lecture.

Tout le monde consulte son courriel au moins une fois par jour à la maison ou au travail. Qui n’a jamais eu un profil sur le World Wide Web ? Peu de personnes répondront qu’ils n’ont jamais crée un avatar sur un site internet.

Encore moins le jeune homme qui consulte nerveusement son smartphone dans le siège d’en face au moment d’entrer dans la vieille ville. Voilà bientôt vingt minutes qu’il sort, range et ressort avec une régularité robotique son téléphone pensant. Il est à la fois physiquement en Suisse mais virtuellement dans un data center en Finlande et dans un algorithme de la Silicon Valley. Peut-être même qu’il écrit un message à sa mère qui est actuellement en déplacement professionnel en Chine.

Car oui, aujourd’hui, les mobiles pensent tandis que l’être humain met son cerveau et sa vie intime à disposition de quelques entreprises. Du moins, c’est une perspective sûrement radicale et assurément personnelle qui peut être assumée en évoquant le développement de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies. Le trolleybus arrive à destination et le jeune homme continue à tapoter sur son écran, même en marchant. Sait-il ce qu’il touche ?

Il y a tout un assemblage matériel du smartphone derrière l’utilisation banale et quotidienne que nous en faisons comme il y a toute une série de câbles qui permettent à nos données de voyager d’un continent à l’autre à la vitesse de la lumière. Savez-vous, par exemple, comment l’on fabrique celui qui vous permet de communiquer avec le monde entier par des messages instantanés ? Il y a notamment du lithium dans les batteries qu’on trouve en grande quantité sous le Salar d’Uyuni en Bolivie. Il y a aussi du nickel dans les coques et du cuivre dans les parties de transmission électronique qu’on extrait des mines. Si vous voulez en savoir plus, consultez cet article éclairant.

– C’est un lac toxique. Mieux vaut ne pas s’en approcher de trop près.

Samuel dévisage Kuan, qui s’avance vers lui mais ne dit rien. C’est Lu Pan qui continue.

  Toxique… Pourquoi ?

– Ça, ce sont les déchets des matières premières qui sont extraites dans la région. On ne sait pas quoi en faire, alors on les jette ici.

Voilà un extrait a priori énigmatique de Une toile large comme le monde d’Aude Seigne. Notre jeune homme, scotché à son écran dans le trolleybus, semble a priori bien loin des deux personnages centraux qui apparaissent dans cette scène au côté de Samuel, l’associé de Birgit dans une association qui défend un internet plus vert.

Kuan, contrôleur du trafic maritime, et son fils Lu Pan, joueur invertébré et membre d’une équipe d’E-Sport, retournent dans leur région d’origine près de Baotou en Mongolie-Intérieure et font face à un lac toxique. Ce dernier s’est formé avec les déchets rejetés par une entreprise active dans le raffinement de minéraux rares. C’est à la fois une réalité et une fiction.

Ce paysage est bien loin de l’image d’Epinal de la Mongolie et évoque directement la pollution inhérente à la fabrication de nos smartphones. Kuan et Lu Pan sont au centre d’un roman qui vous fera voyager littérairement grâce à FLIN, le câble intercontinental en fibre optique. Cette phrase paraît peut-être étrange. Et pourtant FLIN permet la rencontre de différents personnages du roman. Il les connecte.

C’est un type de câble capital pour l’internet puisque toutes les informations le traversent et tout converge vers lui avant d’être redistribué dans le monde entier de nouveau à travers lui. Il sert admirablement la narration même d’Aude Seigne. En effet, FLIN agit comme ce qu’il est: un câble de fibre optique qui transporte nos informations numériques et parfois intimes d’une partie du monde à l’autre. Il sera attaqué pour ces mêmes raisons dans le roman.

FLIN permet ainsi la coexistence de Birgit, Samuel, Oliver, Pénélope, Evan, June et tous les autres personnages qui se rencontrent par et parfois à cause de l’internet. Aude Seigne délie intelligemment et à petites doses le mystère de chacun d’entre eux, les rassemble par exemple autour d’un projet de piratage informatique et prend un malin plaisir à jouer avec son lecteur.

Elle passe notamment du blog de Pénélope à l’association de Birgit en moins de deux pages. Elle fait de même avec le monde du jeu de Lu Pan et le café-librairie de Oliver, le virtuel et le réel. C’est un constant va-et-vient comme un message qu’on échangerait d’un continent à l’autre.

Au final, Aude Seigne écrit un roman dans lequel le soin de la narration prime parfois sur la profondeur de ses personnages. Elle parvient ainsi à construire un portrait intéressant de notre temps tout en pointant de la plume les points moins glorieux du rapprochement des continents par le World Wide Web.

Aude Seigne, Une toile large comme le monde, Zoe, 2017

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