Franck Pavloff – « L’Enfant des Marges »

Une ville n’est pas qu’un amoncellement de bâtiments. Elle possède une histoire ; parfois un passé trouble. Elle unit. Elle divise. Ses ruelles sont des veines dont les palpitations font souvent trembler les façades immobiles, même les monuments. Les doutes l’agitent lorsque les habitants s’indignent. Les affrontements suivent. La ville vit. Les incertitudes se multiplient alors qu’un homme redécouvre son passé dans la marginalité de Barcelone. Tout cela se trouve dans L’Enfant des Marges. Franco n’est pas loin. Gaudí veille. Et les squats s’éveillent.

Franck Pavloff, en psychologue expert, plonge le lecteur dans l’histoire de Ioan ; un photographe. Un grand-père solitaire qui quitte son mas à la suite d’un téléphone de sa belle-fille. Il part de sa cabane isolée des Cévennes pour chercher son petit-fils Valentin qui a fui sans laisser beaucoup de traces. Ioan découvre le monde alternatif de Barcelone. Les bars sont bruyants. Les squatteurs sont solidaires. Les luttes font sens. Il retrouve ce qu’il souhaitait oublier dans les Cévennes. Loin des toits de lauzes, il cherche des repères près des gratte-ciels. Il s’abrite même dans la tendresse de la Sagrada Família. La routine quotidienne se transforme, du jour au lendemain, en une course-poursuite où les valeurs sûres deviennent instables. Le reclus quitte les grillons pour les gyrophares. Le chasseur devient chassé par la foule. Hélé contre son gré. Provoqué contre sa fierté. Il suit les pistes pour retrouver celui qu’il cherche.

Il fuit le calme de son exil pour plonger dans un milieu constamment en ébullition. Ioan y croise des destins révoltés et des personnages attendrissants. Au fil de la lecture, Laia la torturée, Orwell l’anarchiste, Vásquez l’historien-antiquaire, Palita l’équatorienne et autres marginaux barcelonais dévoilent leurs histoires personnelles tandis que Ioan reste muet. Franck Pavloff écrit peut-être la peine de parler. Il décrit probablement le silence qui entoure parfois un secret. Le lecteur croit découvrir le passé de Ioan lorsque ce dernier arrive à Barcelone. Mais il découvre peu à peu l’existence de ce photographe qui s’est effacé de la civilisation, emmuré, pour mieux s’oublier dans les montagnes. Ioan reste de marbre. Il écoute. Il s’entoure de murets qui tombent petit à petit. Les barricades émotionnelles cèdent. Les pierres de son mas intérieur chutent progressivement devant l’insistance de ses interlocuteurs citadins.

Ces personnages miroitent la personnalité de Ioan. Ils permettent de mieux le cerner et tentent surtout de le guider vers Valentin. Valentin qu’il approche. Valentin qu’il évite. Valentin qu’il trouve ? Le roman est une succession de fragments qui vont vers un ensemble de traits de caractère. Comme si l’écrivain aurait voulu prendre des clichés pour mieux immortaliser l’évolution de son narrateur. Ioan virevolte. Il fait volte-face. Puis fonce. Hésite. S’effraie. S’attache. S’approche de Valentin. Perd ses traces. S’éloigne. Se détache. Fuit. Revient. Et revit. Il vit une renaissance involontaire. Il s’extraie de ses pierres pour retrouver les ailes qui le portaient jadis à faire de la photographie sans se poser de questions.

Barcelone est bien plus qu’un amoncellement de bâtiments sous les mots de Franck Pavloff. C’est ce qu’on apprend peut-être dans L’Enfant des Marges. Les humains forment la ville et la font vivre. Ils la bâtissent comme un seul et même maçon ramassant les écornures pour faire un mur. Ils se révoltent. Ils se méfient. Ils se divisent. Ils se réunissent. Ils offrent de la confiance. Ils sont le sang des ruelles coulant vers le cœur de la ville. Le cœur de l’intrigue ? Ils font avec le passé pour mieux sentir le présent les animer.

Voilà peut-être ce que Franck Pavloff voulait écrire. Les marges de l’être ressemblent parfois à un enfant ou une cabane qu’on voulait oublier. Cet enfant perdu qui suit les traces de ce qu’on lui dit et de ce qu’il a vécu. Ce même gamin qui se dévoile lorsqu’il est surpris et sourit quand il découvre. Ce gosse qui est devenu grand sans qu’il ne s’en soit rendu compte et qui revient en adulte, par la force du destin, vers ce qui a été son passé.

Franck Pavloff, L’Enfant des Marges, Albin Michel, Paris, 2014

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