Alexandre Soljenitsyne – « Une journée d’Ivan Denissovitch »

Un livre en appelle parfois un autre. C’est exactement ce qu’il s’est passé en lisant Pseudo d’Emile Ajar. Alexandre Soljenitsyne apparaît à plusieurs reprises dans le roman de l’homme de lettres aux identités multiples. Alors la curiosité de plonger dans les ouvrages de l’auteur russe, à qui l’Union Soviétique a interdit de recevoir le Prix Nobel de littérature pour des raisons idéologiques, a été plus forte.

… César a relevé un peu les paupières – il a aussi les yeux noirs – et regarde Fétioukov. S’il fume surtout la pipe, c’est pour qu’on ne l’embête pas, pour qu’on ne lui quémande pas les mégots. Ce n’est pas son tabac qu’il plaint, mais ses idées. Parce qu’il fume lui, pour se faire penser, et de la pensée sérieuse, de la pensée qui ramasse quelque chose au bout. Or, quand c’est une cigarette, il ne l’a pas sitôt allumée que ça se lit dans une douzaine d’yeux : « Tu me laisseras le mégot ? »

Soljenitsyne permet aux lecteurs de suivre une journée dans les camps de travaux forcés de l’ère stalinienne à travers le regard d’Ivan Denissovitch. Il saisit à la fois la violence de ces lieux et la fraternité qui s’installe malgré tout entre les prisonniers. Ce n’est pas joyeux, mais l’auteur russe trouve un équilibre entre la description de l’horreur et des passages où la moquerie ou l’ironie allègent parfois le contexte.

Les Moscovites, ça s’entre-flaire à deux cents mètres. Comme les chiens. Sitôt qu’ils se rencontrent, ils se reniflent sur toutes les coutures. Ils jacassent à qui dira le plus de mots à la minute. Et il y en a si rarement, des mots russes, dans leur patois, que c’est pareil d’entendre causer letton ou bien roumain.

Nous lisons Une journée d’Ivan Denissovitch comme une plongée dans le quotidien concentrationnaire. Ou quand la littérature joue son rôle le plus important : mettre le lecteur à la place du personnage pour le faire réfléchir aux réalités qu’il ne connaît peut-être pas.

Le chef de réfectoire, une vermine gorgée à refus, il a la tête comme une citrouille, des épaules d’une demi-toise et tant de force en trop-plein qu’il a l’air de marcher à ressorts, avec des jarrets en ressorts et des bras de même construction. Le bonnet qu’il porte, pas un homme libre n’a le pareil : de la fourrure blanche qui bouffe, et sans matricule. Son gilet est en peau de mouton avec, sur la poitrine, un tout petit numéro genre timbre-poste (une politesse qu’il fait à Volkovoï), mais même pas ça dans le dos. Il ne salue personne, et tous les zeks le craignent, à cause qu’il tient plusieurs milliers de vies dans sa patte. Une fois on a voulu l’assommer. Les cuisiniers ont rappliqué de partout à sa rescousse : du biceps à vous démancher la bouilloire !

Alexandre Soljenitsyne, Une journée d’Ivan Denissovitch, Pavillons Poche, Robert Laffont, Paris, 2015, 226 pages

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